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Blogonum

Nouvelle : Le Boucher de Groznyï

10 Septembre 2005 , Rédigé par Num Eric Publié dans #num.eric

Le Boucher de Groznyï

Comme chaque soir depuis l’occupation, le bruissement des rares conversations chuchotées ne suffisait pas à couvrir le cliquetis des couverts s’entrechoquant dans des assiettes frugales trop vite consommées.  Assis à sa table habituelle, Quentin venait d’attaquer son entrecôte maigrelette, quand l’ouverture brutale de la porte du restaurant le fit sursauter. Il manqua tout d’abord de s’étrangler, puis déglutit avec peine lorsqu’il reconnut l’imposant personnage qui venait de faire son entrée, encadré par une demi-douzaine de soldats en treillis à la mine patibulaire. Si l’homme paraissait impressionnant lors de ses allocutions télévisées, dans la réalité, à moins de cinq mètres de distance et escorté par sa garde personnelle, il semblait tout simplement terrifiant.

Un silence sépulcral régnait à présent dans la salle, rompu uniquement par le martèlement sec et cassant des bottes sur le carrelage, alors que le général Nikolaï Grigorievitch Pratchensko, « le Boucher de Groznyï », s’avançait d’un pas décidé, droit vers la table de Quentin.

Sans marquer d’hésitation, ses petits yeux gris rivés dans ceux du jeune homme, il s’assit en face de lui sans dire un mot. Le regard capté, fasciné comme la souris qui voit fondre sur elle la gueule béante du crotale, Quentin ne prêta pas même attention aux quatre géants aux muscles surdéveloppés qui venaient de se poster autour de la table, le FM à visée laser à la hanche.

Se ressaisissant enfin, il décida cependant de soutenir volontairement le regard du général, bien décidé à afficher ouvertement, tant qu’il le pouvait encore, l’incoercible fierté de son peuple. Il savait qu’il ne résisterait pas longtemps à la torture. Certes, il ne livrerait pas de secrets capitaux, le réseau était soigneusement cloisonné et il ne connaissait ni le nom, ni le visage de ses contacts, pas plus que les dates où les lieux des prochaines opérations. Mais il était bien conscient qu’au premier ongle arraché, au premier coup de scalpel, il hurlerait, il supplierait, il abandonnerait instantanément toute dignité et s’empresserait de confesser tout ce que ses bourreaux auraient l’humeur de lui faire avouer.

Pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité, le général continua à le fixer sans ciller. Les gouttes de sueur commençant à perler sur le front du jeune homme trahissaient l’extrême tension qui l’habitait, cependant qu’il s’efforçait de garder un air impassible. La salle du restaurant avait disparu de son champ de vision, dès lors réduit à l’iris gris pâle qui le transperçait comme une sonde. Quentin tenta de déceler dans l’œil du général cette étincelle de folie meurtrière que la réputation du « boucher de Groznyï » laissait présumer. Il ne trouva qu’un regard froid, cruel, mais censé et calculateur.

Sans cesser de le dévisager, le général tira doucement vers lui l’assiette de Quentin. Le geste de sa main gauche fut si rapide que le poignard de combat sembla se matérialiser spontanément dans sa paume. L’entrecôte n’offrit aucune résistance au fil de la lame aiguisée comme un rasoir. Lentement, le général enfourna le morceau de viande, le mastiqua trois fois, puis son regard s’assombrit, prenant une teinte orageuse où Quentin aurait juré avoir entraperçu un éclair de haine pure. Le militaire recracha furieusement le morceau de viande dans l’assiette en abattant violemment son poing sur la table.

A ce moment précis, avec une parfaite synchronisation, un des soldats de l’escorte sortit de la cuisine, portant à bout de bras le chef cuistot grimaçant de douleur et de colère, et le jeta aux pieds du général. L’officier attrapa le malheureux par le col, le tira brutalement vers lui, brandissant sous son nez l’entrecôte piquée sur la pointe du poignard, et lui demanda dans un français parfait :
- Comment appelles tu cela ?
- C’est… c’est le plat du jour… une entrecôte marchand de vin, balbutia le pauvre homme.
- Une entrecôte ? Cette saloperie est une entrecôte ? Tu te moques de moi ?!
- Mais… général… c’est la guerre et la viande est diff..
- ASSEZ ! C’EST UNE HONTE ! Vois-tu, j’ai tenu une boucherie autrefois à Groznyï, et cette carne est une offense à ma profession. Alors tu vas me préparer un vrai bon plat, un cœur de rumsteak bien moelleux, ou encore un onglet tendre et goûteux…

 

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